Il existe des hommes qui, par des mots simples, savent transmettre leurs passions en faisant du plus ardu des récits mythologiques une belle histoire accessible au plus grand nombre.
Il existe des hommes dont la simplicité et l’humanité rassurante marquent une admirable profondeur d’esprit.
L’historien helléniste et anthropologue Jean pierre Vernant, disparu tout comme son homologue Pierre Vidal Naquet voilà plus de deux ans, appartient à ceux-ci.
Entre sa vie de militant politique et sa vie de chercheur, cet agrégé de philosophie, natif de Provins, a connu plusieurs engagements.
Dans son édition du 11 janvier 2007 le quotidien Libération le qualifia, en hommage, de « guerrier Grec ». L’image est facile, mais suffisait t’il de la trouver !
Du colonel Berthier chef des Forces Françaises de l’intérieur ( FFI ) de Toulouse et de Haute Garonne, puis de toute la région sud Ouest, à monsieur le professeur Vernant détenteur de la chaire d’études comparées des religions Antiques au Collège de France, la recherche de liberté et de vérité guide les choix de cet infatigable combattant.
Nombreux se sont hasardés à jeter d’improbables passerelles entre ses différents itinéraires de vie quitte à compliquer ce qui n’a pas lieu d’être.
Dès sa première rencontre avec la Grèce, Jean Pierre Vernant, en se plongeant dans la clarté des eaux de la mer Egée, s’est trouvé imprégné de cette culture hellénistique reposant sur la puissance des mythes.
Afin de comprendre l’utilité et le sens anthropologique des mythes il convient d’en préciser la définition.
Ce que nous appelons « mythologie Grecque » c’est ce qui était raconté, autrefois, aux petits enfants. Cette mythologie nous est connue par les textes des grands poètes classiques ( Hésiode ; Homère ; Pindare… )
Ils se présentent sous la forme de récits « merveilleux » où, tout en posant un problème concret ne se présentant jamais sous la forme d’un exposé théorique, il se passe toujours des choses extraordinaires.
Ne confondons pas les récits mythologiques avec les traités philosophiques et les livres d’histoires émanant de chroniqueurs tels que Thucydide, Hérodote…
Ce sont des comtes présentés sous la forme d’histoires plaisantes à entendre, comportant un commencement et une fin, et où le problème posé se dévoile à mesure que le texte se déroule.
En présentant la formation du monde ainsi que son organisation dans deux récits : « la théogonie » naissance du monde et des Dieux et « les travaux et les jours » racontant comment doit s’organiser la vie paysanne et agricole, Hésiode nous livre des histoires, intimement liées, desquelles émerge une certaine façon de saisir le monde et de comprendre ce qu’est l’existence humaine.
Le Grec de l’antiquité, dans toute sa rationalité, tente d’expliquer la place qu’occupe l’homme au sein de chacun des éléments qui l’environne.
Face à des puissances supérieures non périssables, qui le dépassent, et dont il croît en l’existence, il justifie ses actions de la vie quotidienne en s’inspirant de ce « socle maternel » que constituent les mythes.
De Gaia ( la terre ) enfantant Pontos ( l’eau ) et Ouranos ( le ciel ) à la mise en ordre de l’univers par Zeus, le récit des origines d’Hésiode n’est que le commencement d’une dramaturgie fixant le sort de l’humanité.
L’homme n’est donc pas fait pour rester dans la force de l’âge à côté des Dieux à festoyer et à boire le nectar et l’ambroisie.
Son sort intermédiaire entre celui de l’animal et de la toute puissance divine le fait naviguer entre le Prométhée ( celui qui a un coup d’avance ) et l’Epiméthée ( celui qui a un coup de retard ) du récit d’Hésiode.
Depuis le cadeau des Dieux aux hommes, qu’est cette splendide éve mythique répondant au doux nom de Pandore ( ce qui signifie littéralement cadeau des Dieux ) le genre humain est confronté à une existence de finitude qu’il a la possibilité de reconduire dans un autre être.
Désormais tout est caché : la semence dans la terre, le feu sacré « sperma puros » volé à Zeus par Prométhée et en germe dans les éléments.
Tout reste à découvrir et à concevoir pour l’homme confronté aux périls et aux menaces laissés sur terre par les Dieux.
L’ambivalence de l’existence humaine est admirablement suggérée dans l’Iliade et l’odyssée d’Homère.
L’iliade, récit de guerre et d’Héroisme s’oppose à l’odysée récit de paix et de réconciliation, tout comme s’oppose la courte et glorieuse existence d’Achille et la longue quête d’Ulysse cherchant à retrouver sa patrie sans renoncer à lui-même.
Mais l’approche du mythe doit t’elle, uniquement, se concevoir sous sa forme légendaire ?
En reprenant les recherches et les écrits de Jean Pierre Vernant on s’aperçoit, sans aucun mal, que son itinéraire intellectuel s’inspire d’éminents hellénistes et anthropologues au rang desquels Louis Genet, Georges Dumézil, Claude Lévi Strauss occupent une place prépondérante.
Outre les polémiques qu’ont suscité ses points de vue sur les rattachements au rameau Indo Européen, les études de Georges Dumézil ont permis de nombreuses avancées sur les méthodes de travail assurant la compréhension de l’origine culturelle des sociétés.
La plupart des recherches de ce normalien porte sur l’étude comparative des textes les plus anciens des mythologies et religions des peuples Indo Européens, d’ailleurs l’une de ses thèses eu pour objet « la mythologie comparée »
Ce comparatisme mythologique permet à Georges Dumézil de démontrer que beaucoup de récits anciens étaient organisées selon des structures narratives semblables.
Ces mythes présentent, donc, la particularité de traduire une conception de la société organisée selon trois fonctions : la fonction du sacré et de la souveraineté, la fonction guerrière, et la fonction de production et de reproduction.
Georges Duby a repris et mis en évidence la continuité des trois fonctions au moyen âge : ceux qui prient, ceux qui combattent, ceux qui travaillent.
L’apport des observations et des études menées par Claude Levi Strauss est tout aussi considérable.
En considérant le mythe comme un acte de parole, dans lequel on peut découvrir un langage, l’ethnologue montre que les ressemblances entre des contes, au caractère fantastique et arbitraire, d’une culture à l’autre n’est pas lié au seul fait du hasard.
La démarche de Jean Pierre Vernant casse les schémas habituels des études de la Grèce ancienne en proposant une interprétation rationnelle de l’univers de mythes.
L'intéret de cette démarche vise à expliquer le passage du mythe à la raison qui est consubstantiel à l'invention de la démocratie.
Or notre conception traditionnelle des mythes consiste à leur affecter une dimension essentiellement légendaire complètement détachée de la réalité. Cette interprétation largement héritée d’une culture Judéo-chrétienne rend extrêmement ardue la compréhension de l’état d’esprit de l’homme Grec sur le sujet du religieux.
Celui-ci croit en ces histoires de Dieux et de héros en rendant grâce à Zeus et à Héra lorsque, par exemple, il se marie, mais intellectuellement il est vierge de toute croyance, de tout dogme.
La cohabitation entre les Grecs et leurs mythes est fascinante et à ce sujet l’ouvrage de Paul Veyne « Les Grecs ont t’ils crus à leurs mythes ? » est très éclairant sur la notion de croyance à l’époque de la Grèce ancienne.
Les Grecs considèrent les légendes héroïques comme relevant d’un passé très ancien, difficilement perceptible, mais en aucun comme cas mythiques.
Puisqu’il n’y a pas de dogme ils pensent librement faisant place nette pour la philosophie et facilitant son apparition.
D’où l’extraordinaire floraison philosophique dès le Vème siècle et les si nombreuses écoles : l’académie de Platon, le lycée d’Aristote, les Sophistes, les Epicuriens, les sceptiques, les stoïciens…
L’apparition d’un type de pensée étranger à la religion, reposant non pas sur l’idée d’un Dieu souverain au dessus de tout mais, sur des lois immanentes à l’univers, a permis à l’homme Grec de se dégager un horizon intellectuel permettant de passer de la monarchie mycéenne à l’émergence de la rationalité donnant naissance à l’espace démocratique de la cité.
La mythologie Grecque est un précieux héritage qu’il nous faut préserver et mieux comprendre.
Face à la crise de la démocratie et au retour du religieux dans nos sociétés il nous manque l’esprit rationnel de ce guerrier Grec capable d’éclairer la véritable condition de la valeur humaine dans un monde privé de sens.
A bientôt pour de nouvelles histoires d'histoires.
Les sources pour en savoir plus :
La Grèce ancienne - 1 Du mythe à la raison - 2 L'espace et le temps - 3 Rites de passage et transgressions Jean Pierre Vernant / Pierre Vidal Naquet - Point Essais
Le monde d'Homère - Pierre Vidal Naquet - Tempus
Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? - Paul Veyne - Points Essais L'univers, les Dieux, les hommes -
Récits Grecs des origines - Jean Pierre Vernant - Points essais
Mythes et pensée chez les Grecs - Jean Pierre Vernant - Editions la Découverte
Mythe et société en Grèce ancienne - Jean Pierre Vernant - Editions la Découverte
L'homme Grec - Jean Pierre Vernant - Points histoire
Les origines de la pensée Grecque - Jean Pierre Vernant - Presse Universitaire de France
Claude Lévi Strauss - L'homme au regard éloigné - Vincent Debaene - Découvertes Gallimard
Dictionnaire de mythologie et symbolique Grecque - Robert Jacques Thibaud - Dervy Poche
Les grands entretiens avec Jean-Pierre Vernant
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