De Paul Deschanel l’histoire retient, injustement, une très courte Présidence de la République entachée par de sérieux troubles psychologiques.
Pourtant l’homme est intellectuellement brillant et sa carrière politique est loin d’être un parcours honteux marqué par la maladie et l’incompétence.
Paul Deschanel a deux passions, la littérature et la politique, pour deux ambitions, un siège à l’académie Française et une élection à la plus haute des fonctions de l’état qu’est la Présidence de la République.
Bruxellois de naissance ce nouveau né de l’exil*, comme le surnomme Victor Hugo, entreprend ses études secondaires au lycée Bonaparte. Il remporte les prix de version Grecque et Latine et il est à treize reprises lauréat du concours général.
A l’âge de 18 ans il obtient une licence ès lettres et deux ans plus tard une licence de Droit.
*L’engagement politique de son père lors de la révolution de 1848 ainsi que son opposition à Napoléon III, par la suite, condamnent ses parents à un exil forcé après le coup d’Etat du 2 décembre 1851.
C’est en Belgique qu’ils trouvent refuge.
L’homme dont les gazettes évoquent, par sa moustache « courte et pimpante », l’élégance et la bonne tenue se fraye une carrière politique auprès des plus influents ( Secrétaire particulier du ministre de l’intérieur, secrétaire particulier du Président du Conseil… ) pour devenir, après des postes de sous Préfet, député centre droit dans le département d’Eure et Loire en 1885.
Son assise politique, conjuguée à son amour pour les belles lettres, lui assure le 18 mai 1899 l’élection à l’Académie Française.
L’image lisse et rassurante dégagée par Paul Deschanel lui permet, en 1920, de ravir la Présidence de la République à un Georges Clemenceau pourtant encore auréolé de sa gloire.
Deschanel plaît aux Français, mais au-delà des difficultés politiques qu’il rencontre en se heurtant aux oppositions systématiques du Président du Conseil Alexandre Millerand, le Président de la République est en proie à d’étranges troubles du comportement proche d’un état neurasthénique.
Ses nombreux déplacements en province sont marqués par plusieurs incidents. Il tient des propos incohérents aux élus locaux, lit deux fois un même discours...
Le comble est atteint au mois de mai 1920 lors d’un déplacement, à Montbrison, dans la Loire. Peu après le départ du train le Président de la République s’enferme dans son compartiment tout en demandant à son secrétaire particulier que l’on ne le dérange pas avant 7 heures du matin.
Puis son l’effet de la chaleur et des médicaments il ouvre la fenêtre guillotine de son compartiment et en se penchant tombe du train en pleine nuit, au kilomètre 110, entre les stations de Lorcy Corbeilles et de Minières Gondreville. Le train roulant à très faible allure sur cette portion de voie il n’a que quelques égratignures.
C’est un ouvrier cheminot qui récupère un hébété, affirmant être le Président de la République. Pensant être en présence d’un voyageur blessé doublé d’un ivrogne il l’emmène à la maison d’un couple de gardes barrière pour qu’il se fasse soigner.
A cet instant personne ne le reconnaît et il faut les gendarmes de Corbeilles pour l’identifier formellement.
L’intuition féminine de la garde barrière aurait pu faire le rapprochement puisque celle-ci a cette délicieuse remarque : « J’avais bien vu que c’était un Monsieur car il avait les pieds propres ! »
L’information constituée par des dépêches de gare à gare fonctionne parfaitement mais le rapprochement entre l’individu retrouvé et le Président de la République n’est établie qu’à partir de 7 heures du matin, heure à laquelle sa disparition est constatée.
La fonction de président de la République n’a certes pas la même importance qu’aujourd’hui mais ces troubles psychiques répétitifs rendent quasiment impossible l’exercice d’un tel pouvoir.
Dans l’impasse Paul Deschanel est contraint de donner sa démission le 21 septembre 1920. Tel le compagnon d’Ulysse, Elpénor*, Paul Deschanel souffre du syndrome du même nom.
Les patients atteints de ce syndrome souffrent d’un état de semi-inconscience s'accompagnant de désorientation spatiale au moment du réveil. Cet état est susceptible de favoriser la survenue d'actes délictueux ou d'entraîner des accidents (chute dans le vide).
*Ensemble de symptômes (syndromes) dont le nom vient d’un compagnon d'Ulysse qui s'était assoupi sur la terrasse du temple de Circé après s'être enivré. Circé, dans la mythologie grecque était une magicienne, fille d'Hélios et de Perséis, ayant le pouvoir de changer en différents animaux, les compagnons d'Ulysse. Au moment où l'équipage est sur le point de partir, Elpénor, mal réveillé, tomba de la terrasse où il avait dormi et se tua.
Contrairement à Elpénor Paul Deschanel a pu retrouver ses esprits et se relever une dernière fois pour être sénateur d’Eure et Loire en 1921.
Mais atteint d’une pleurésie son voyage se termina définitivement le 28 avril 1922.
Georges Clémenceau, son meilleur ennemi, atteint à jamais par la rancœur d’une défaite déclare, en réponse à ce sursaut politique : « Deschanel ? Il a un bel avenir derrière lui »
A bientôt pour de nouvelles histoires d'histoire...
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